BUTAUX Arièle

La romancière Arièle Butaux, vénitienne d'adoption, nous livre en de très belles pages empreintes de poésie son expérience du confinement imposé pour cause de coronavirus. Par la même occasion, elle nous invite à réfléchir à l'après crise, crise qui aura au moins eu le mérite de remettre en cause notre façon de vivre et de reconsidérer la manière dont est organisé le tourisme de masse qui gangrène la ville.


☐ 4/6/2020

Je vous écris d'une ville en deuil d’un amour impossible. Il y eut d’abord un printemps radieux aperçu depuis nos fenêtres cruellement closes et intensément savouré dès les premiers jours de liberté retrouvée.
Dans la ville rendue à ses habitants, on s’est salué, on s’est reconnu malgré les masques, on a pris des nouvelles les uns des autres. On a repris le chemin des bars et pasticcerie pour le premier café du matin, masqués, à distance, mais vivants.
On s’est félicité de voir rouvrir telle ou telle boutique dont on se demandait si elle survivrait à la crise. On est passé avec indifférence devant les rideaux baissés des magasins de pacotille, de faux verre de Murano, de sucreries industrielles.
De nouveau on a lu et commenté les journaux sur les bancs au soleil, on s’est installé en terrasse, à des tables éloignées les unes des autres mais les voix portent ! Les familles sont retournées en barque dans la lagune, les rameurs ont profité des eaux calmes pour préparer la vogalonga. Et sur les campi, les enfants sont redevenus des enfants.
Nous étions tous un peu ivres de liberté, de beauté aussi. Venise s’offrait toute à nous, jamais nous n’en avions été aussi éperdument amoureux.
C’était fou et magnifique à la fois. L’équilibre idéal entre Venise reprenant vie, accueillant de nouveau quelques visiteurs tout en laissant à ses habitants la possibilité d’une vie normale semblait à portée de main. Nous savions que cela ne durerait pas mais nous avons fait semblant d’y croire, retenant notre souffle afin de ne pas troubler cette lune de miel.

Samedi dernier, à la faveur d’un long week-end d’Ascension et de Fête Nationale, les habitants de Vénétie, après des mois de réclusion, ont voulu revoir le joyau de leur région. Ils sont arrivés d’un seul coup, par milliers, en train, en voitures, bloquant le pont de la Liberté, envahissant le Rialto, la place San Marco, créant la confusion dans les calle trop étroites et dans les vaporetti où la distanciation physique n’était plus qu’un vœu pieux. Il y eut des scènes pénibles, du vacarme, des carabiniers appelés en renfort.

Dans cette cohue, plus de rencontres impromptues entre amis ou connaissances, plus d’enfants jouant au ballon, plus de vie…Nous nous sommes cognés à une réalité oubliée.

Ce soir, les sirènes de l’acqua alta ont retenti. Depuis hier, il pleut sans relâche après des mois de temps radieux. On dirait que la Sérénissime n’en finit pas de pleurer.

Venise, le 4 juin 2020


☐ 26/5/2020

ET SI ON N’Y RETOURNAIT PAS ?

Au neuvième jour du confinement, dans le silence de Venise coupée du monde, j’écrivais ces mots : « Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux. »Deux mois plus tard, le train furieux de nos vies d’avant, après un long arrêt en rase campagne, redémarre doucement. Nul ne sait où il va et lui non plus sans doute! Mais dans le grand silence des ces jours suspendus, chacun de nous a pu percevoir ce que le vacarme abrutissant du monde lui masquait : ses propres désirs, ses doutes, sa voix intérieure. Une voix qui, peut-être, lui dit aujourd’hui : je ne retournerai pas dans le monde d’avant. Je ne me laisserai plus enfermer dans une vie qui ne me convient pas, dans un métier qui ne me correspond pas. Je ne retournerai pas au bureau, je ne reprendrai pas le métro, je ne perdrai plus des heures précieuses de ma vie dans les embouteillages. Je ne laisserai plus grandir mes enfants sans avoir le temps de les regarder ni les écouter. Je ne travaillerai plus toute la semaine pour acheter le week-end des choses dont on m’a créé le besoin mais auxquelles je n’ai pas pensé depuis deux mois! Je continuerai à cuisiner, faire du pain. Je ne me laisserai plus voler ma vie comme le hamster dans la roue de sa cage. Je ne serai plus de « ceux qu’on engage, qu’on remercie, qu’on augmente, qu’on diminue, qu’on manipule, qu’on fouille, qu’on assomme, ceux dont on prend les empreintes »*

Démissionner, déménager, changer de vie, entreprendre une formation pour répondre à une vocation enfin entendue, oui c’est risqué ! Mais cette crise nous a appris que rien n’est jamais sûr ni acquis, que notre confort comme nos certitudes peuvent basculer en quelques heures. On le savait mais, cette fois, on l’a vécu. Alors, risqué pour risqué, pourquoi ne pas faire le choix qui risque de nous rendre heureux ?

Je vous écris d’une ville où, pour la première fois en deux mois et demi, j’ai cru entendre au loin un avion. Lorsqu’il en passait toutes les heures, on ne les remarquait même plus. Le silence, véritable luxe de ces semaines de confinement, risque de n’être bientôt plus qu’un souvenir. Grondements des moteurs de bateaux, musique abrutissante de certains magasins qui n’ont rien de mieux pour se faire remarquer… leur volume sonore, difficile à supporter après avoir goûté au calme absolu, dépendra de nous et de la place que nous accorderons à ceux qui les produisent. De notre capacité à ne plus laisser le bruit couvrir nos désirs enfin entendus. De notre résistance aux injonctions à consommer toujours plus et n’importe quoi, à nous déplacer frénétiquement plutôt qu’à voyager vraiment…

Des milliards d’individus dans le monde entier, traversant au même moment la même crise, livrés à une solitude propice à la réflexion et à l’introspection, c’est du jamais vu. Et une force de changement en laquelle il n’est pas déraisonnable d’espérer.

Nous avons en main deux armes de construction massive: une carte de crédit et une carte d’électeur !

Arièle Butaux
Venise, le 26 mai 2020

* Jacques Prévert


☐ 9/5/2020

UN PHARE DANS LA NUIT

Alors qu’approche le moment d’un retour à la normale, espéré ou redouté, je vous écris d’une ville où, à l’aune du monde d’aujourd’hui, rien n’est normal. Une ville construite sur une immense forêt renversée, comme l’écrit Tiziano Scarpa. Une ville où la réalité ne l’emporte pas toujours sur son reflet dans les eaux des canaux et de la lagune. Une ville sans voiture où le rythme est celui de l’être humain, de ses pas et de son cœur, une ville comme un village où l’on se croise et se parle, où l’on se connait et se reconnaît. Une ville où la perception du temps n’est pas la même qu’ailleurs, où deux jours en valent dix parce que l’âge moyen de la moindre pierre est d’un demi-millénaire et parce que nos sens en éveil remplissent chaque instant.

À Venise, la normalité n’est pas le retour à un passé récent même si, impuissants à lutter contre les appétits féroces de la mondialisation, nous nous étions résignés à subir le bruit, la pollution, la foule. À ceux qui voudraient savoir, en lisant ces lignes, pourquoi nous restions malgré tant d’outrages, je répondrais en leur demandant s’il leur viendrait à l’idée de quitter le chevet d’une personne aimée, surtout lorsque l’espoir de la voir se relever n’a pas entièrement disparu.

Au plus fort des débordements touristiques, Venise réserve des instants de pur bonheur, des lieux préservés et sereins pour qui ne craint pas de s’y perdre. C’est aussi pour cela qu’on y reste ou qu’on y revient toujours. Un des sortilèges de cette ville c’est qu’on n’en part jamais : on s’en éloigne en y laissant son cœur en gage.

Le pont de la Liberté est ce cordon ombilical long de 3850 mètres, baigné de part et d’autres par les eaux changeantes de la lagune, qui relie Venise à la terre ferme. Liberté de partir, liberté de revenir. L’emprunter dans le sens du départ expose, dès les premiers tours de roue, au vertige de l’arrachement, à la crainte de l’irréversible. S’y engager au retour est une fête pour le cœur où le soulagement le dispute à la gratitude. À Venise, les retrouvailles ont une saveur de renaissance.

Durant ces semaines d’isolement, de grande paix aussi, il est apparu évident que la normalité devrait être le souci constant de préserver Venise dont nous ne sommes que les héritiers provisoires, d’œuvrer à maintenir sa singularité de ville profondément humaine, pour ceux qui y vivent comme pour ceux qui en rêvent. Une singularité dont le bon-sens nous dit, aujourd’hui plus que jamais, qu’elle devrait être la norme. Dans notre monde si complexe et violent, savoir qu’une telle ville existe est un réconfort, une raison d'espérer, un phare dans la nuit dont il appartient à tous, habitants, amoureux, visiteurs de préserver la lumière. Cette lumière de Venise, symbole de la lumière du monde.

Arièle Butaux, 9 Mai 2020


☐ 30/4/2020

Venise, une ville convalescente. Quels rêves et espoirs pour demain ?

Arièle Butaux nous parle, dans sa nouvelle chronique vénitienne du 30 avril 2020, de ses espérances bienveillantes pour l’avenir de la Sérénissime, durement touchée d’abord par l’« Acqua alta » de novembre dernier puis par le coronavirus. Venise, si dépendante, trop dépendante du tourisme de masse, connaît depuis plusieurs mois un long hiver. L’expérience d’avoir été rendue temporairement à ses habitants (100 000 il y a quelques décennies, 55 000 seulement aujourd’hui) et à sa splendeur nue sera-t-elle l’occasion de reprendre en main son avenir, de repenser l’accueil de ses visiteurs, de choyer davantage ses artisans, d’imaginer pour elle de nouveaux modèles de développement ?

À l’annonce du confinement, alors que beaucoup d’habitants des villes cherchaient une retraite au vert, les Vénitiens sont restés à Venise. Faisant corps avec leur ville, comme l’équipage d’un navire au cœur de la tempête. Venise s’en est montrée reconnaissante, déployant pour eux seuls des sortilèges que la folie du tourisme de masse avait fini par occulter. Alors qu’elle n’a jamais été aussi inaccessible, les photos de sa splendeur nue font le tour du monde, redorant son image et suscitant à l’extérieur le désir légitime de s’y précipiter dès que possible.

Alors que nous entrons dans une longue convalescence, les Vénitiens font face à une situation cornélienne. Retombé amoureux d’une Venise rendue à ses habitants, à ses enfants, à sa langue, à son calme, leur cœur ne peut se résoudre sans douleur à être de nouveau dépossédé de sa ville par un tourisme sans foi ni loi. La raison, quant à elle, rappelle que Venise est dramatiquement dépendante du tourisme et qu’il va bien falloir se résoudre à la partager. Mais plus à n’importe quel prix.

Durant les prochaines semaines, Venise va donc peu à peu renouer avec le reste du monde. Mais il faudra sans doute longtemps avant que le reste du monde revienne en nombre à Venise. Ce sursis ne sera pas de trop pour penser autrement le tourisme et la réflexion, pour être fructueuse, devra être menée des deux côtés, par les Vénitiens et par ceux qui souhaitent leur rendre visite.

Venise est un amplificateur d’émotions. Ceux qui l’aiment et la connaissent savent certainement de quoi je parle : si l’on y arrive simplement heureux, elle vous rend euphorique. A l’inverse, un vague sentiment de tristesse peut s’y transformer en désespoir. En exacerbant notre sensibilité, Venise nous rend réceptifs à tout ce qu’elle a à offrir, inspire ceux qui ont vocation à créer.

Ce que l’on vient chercher à Venise, c’est la ville elle-même avec son histoire, son héritage artistique ou culinaire, ses artisans dont le savoir-faire perpétue des traditions nées dans la lagune et dont Venise n’a jamais cessé d’avoir besoin pour conserver ou restaurer son patrimoine. Ce que l’on vient chercher, c’est aussi un cosmopolitisme foisonnant qui fait partie de l’histoire de la ville et qui, longtemps, a nourri sa créativité et fait sa richesse dans un échange perpétuel de savoirs, d’idées, de marchandises.

Pour survivre, Venise doit choyer ses artisans. Ceux dont elle a absolument besoin pour prendre soin de son patrimoine. Ceux qui aujourd’hui ne trouvent personne à qui transmettre leur art dont on manque déjà cruellement lorsqu’il s’agit de restaurer un lustre, une tenture, un palais… Ceux qui, il y a vingt ou trente ans encore, portaient loin au-delà des frontières de Venise la réputation de ses étoffes, de ses dentelles, de ses verreries que les grands noms de la mode ou de la décoration adoptaient pour leurs propres créations. Ceux qui permettaient aux touristes de ramener chez eux une nappe brodée à la main ou un verre soufflé à la bouche dont ils ne se lassaient jamais car ceux-ci étaient un petit morceau de l’âme de Venise et leur rappelaient pour toujours l’éblouissement de leur séjour.

Pour survivre, Venise doit accueillir ses visiteurs comme des invités et les encourager à se comporter comme tels. On rêve de voir disparaître tant de lieux sans âme où celui qui dort ou mange est traité comme un mouton à tondre entre deux marathons dans des « calle » bondées où les vendeurs de pacotilles le grugent. On rêve de voir fleurir des boutiques où Vénitiens et visiteurs auraient le même intérêt à trouver des produits de qualité, on rêve d’une Venise où Vénitiens et visiteurs pourraient partager leur amour commun pour elle.

On rêve aussi d’une ville où, à la faveur des nouvelles technologies ou du développement du télétravail, d’autres activités non touristiques pourraient se développer, créant emplois et attirant de nouveaux habitants.

On rêve que Venise redevienne la ville des musiciens, des peintres, des écrivains, des sculpteurs, nourrissant de leur inspiration des œuvres à ajouter au patrimoine d’une ville qui ne doit devenir ni un parc d’attraction ni un musée.

On rêve de ne pas être, au sortir de cette crise, la génération qui achèvera de détruire en moins d’un quart de siècle la merveille des merveilles édifiée il y a plus de mille ans. Aucun Vénitien, aucun amoureux de Venise d’où qu’il soit ne peut vouloir cela.

Arièle Butaux, 30 avril 2020


☐ 23/4/2020

Je vous écris d’une ville où les bébés naissent deux fois. Une première fois à la vie, une deuxième fois à la beauté. Dans leurs yeux à peine ouverts s’impriment le bleu-gris laiteux de la lagune et du ciel confondus, le rose des briques ou le blanc de la pierre d’Istrie noyés dans le vert sauge ou malachite des canaux, le tout estompé ou exalté par des lumières que l’on ne voit qu’ici ou dans les tableaux des peintres vénitiens de la Renaissance ou du Settecento. Ce qui revient au même tant la ville présentée dans les musées diffère peu de celle qui vit aujourd’hui son 46ème jour de confinement. Comment douter que l’imaginaire des enfants vénitiens, leur personnalité, se construisent à ce contact ?
Venise est une ville égalitaire en ce qu’elle offre à ses enfants, sans distinction d’origine ou de milieu social, le privilège de grandir dans une familiarité unique avec l’histoire, l’art, la culture. Sur le chemin de l’école, qu’il effectue souvent sans adulte car l’absence de voiture comme de criminalité lui offre toute sécurité pour se mouvoir librement, l’enfant vénitien exerce son œil, façonne son goût sans même s’en rendre compte. Venise l’éduque, elle est aussi la norme à partir de laquelle il affrontera un jour le reste du monde, celui qui commence au delà de l’unique pont reliant Venise à la terre ferme. Comment ne pas regretter que cette éducation à la vénitienne ne soit la norme pour tous les enfants du monde ?

Être enfant à Venise, c’est aussi laisser devant la maison ou l’école sa trottinette en étant certain de la retrouver, c’est jouer avec ses copains sur les campi où l’on entend des langues du monde entier, c’est découvrir la nature en s’initiant à la voga alla Veneta sur la lagune ou lors des sorties familiales en bateau. L’enfant vénitien dispose de terrains de football et de piscines mais de très peu d’espaces verts, les adolescents flirtent et vont se baigner avec leurs petits hors bord… Devenus grands, certains partent à la découverte du monde, beaucoup reviennent et tous restent vénitiens dans leur cœur. Comme Casanova, avide de se faire adopter par Paris mais répondant à Madame de Pompadour qui lui demandait s’il venait vraiment de « là-bas » : « Madame, Venise n’est pas là-bas mais là-haut ».

Venise, 23 avril 2020, 46ème jour de confinement


☐ 18/4/2020

Je vous écris de Venise où l’espoir renaît. Au 41ème jour de confinement, ce n’est pas encore l’euphorie mais la maladie régresse, les mesures de sécurité s’assouplissent et il nous est enfin permis de marcher le nez au vent - pourvu qu’il soit masqué ! - pour profiter un peu de Venise au repos, vide comme jamais plus nous ne la verrons, poignante comme un sourire après les larmes.

Les glycines ont fleuri tandis que nous étions reclus et privés de printemps. Nous voici convalescents, émerveillés et prudents, émus de pouvoir prendre quelques chemins de traverse entre deux sorties de première nécessité. Au compte-goutte, nous retrouvons le goût des choses, émus de voir rouvrir une librairie, une papeterie. Leurs vitrines de nouveau visibles sont la preuve de leur survie. Mais l’immense majorité des rideaux de fer demeure fermée. On s’arrête devant certains comme au chevet d’un malade, craignant qu’ils ne se relèvent pas. Une pâtisserie où, par tous les temps, on prenait chaque matin son café. Un restaurant où l’on était comme à la maison. L’échoppe d’un artisan où se partageait l’amour des belles choses bien faites. Et puis il y a toutes ces devantures occultées, derrière lesquelles nous ne savons même plus ce qu’il y avait avant ! Des rues entières de façades borgnes vouées autrefois à l’inutile, la pacotille, le « souvenir » made in China, les sucreries industrielles, le vêtement jetable fabriqué par des esclaves parce que lorsqu’on paye une robe cinq euros il y a forcément, quelque part, quelqu’un qui n’a pas été payé pour la fabriquer… Ces magasins ne s’adressent pas aux Vénitiens. Ils ont essaimé pour satisfaire un tourisme voué à disparaître, celui qui consommait Venise comme une attraction, indifférent à son histoire et à son âme.

Pour les Vénitiens, pour les amoureux de la Sérénissime dont chaque séjour est un bienfait pour la ville, on espère que survivront les quelques commerces traditionnels que la spéculation sur les loyers n’avait pas déjà vaincus.

En attendant, on finit par s’habituer à circuler sans se faire bousculer, à ne plus être importuné par la pollution visuelle et sonore de boutiques absurdes, on se demande comment on a pu supporter cela avant et, surtout, comment ce sera demain. Pour l'heure, les Vénitiens toujours ingénieux s’adaptent aux contraintes dont leur histoire n’a jamais été avare…

Sous mon balcon, des barques à rames traditionnelles glissent sur l’eau paisible du canal et assurent des livraisons de légumes bio cultivés dans la lagune. Consommer local, sans pollution, à km 0… Et si, en revenant à ces fondamentaux, Venise était déjà en train d’écrire le monde de demain ?

Venise, 18 avril 2020, 41ème jour de confinement


☐ 17/4/2020

Evviva !!!! En France, il n’y aura pas de discrimination à l’âge au moment du déconfinement. Le Président Macron vient de l’annoncer !


☐ 14/4/2020

Je vous écris d’une maison vénitienne où, chaque matin, je suis soulagée d’être réveillée par mes voisins du dessus. Leur radio, leurs apostrophes d’une pièce à l’autre, leurs rires, leurs cannes sur le parquet, leurs coups de fil à leurs proches dont je ne rate aucune péripétie…J’ai l’impression de faire partie de la famille ! Mes voisins sont mari et femme, ils ont tous deux 94 ans et, comme la plupart des personnes âgées en Italie, ils vivent en paix chez eux, en compagnie de leurs souvenirs, dans les murs qui ont vu grandir leurs enfants. En Italie, seuls 1,6% des personnes âgées vont en maison de retraite, ce pis-aller inacceptable pour les Italiens dont le sens de la famille s’étend à toutes les générations. Les « badanti », dames de compagnie ou aides-soignantes, secondent parfois les familles mais les enfants restent très présents dans le quotidien de leurs parents âgés.

Ce matin, je n’ai pas été réveillée par mes voisins car je n’ai pu trouver le sommeil. Le silence de la nuit vénitienne était aussi profond que d’habitude, l’air toujours aussi doux mais une idée entendue à la radio française me vrillait le cœur. Dans quel cerveau mal câblé, dans quel cœur aride, dans quelle âme dénuée de toute empathie a bien pu naître le projet d’interdire le déconfinement des personnes âgées jusqu’à la fin de l’année ? Loin de moi l’ambition d’alimenter le débat sur les bienfaits ou les méfaits du confinement, je ne suis pas virologue. Mais en tant qu’être humain, je sais qu’on peut mourir de solitude, de chagrin, d’isolement. Je sais que, pour déclencher chaque matin la petite étincelle qui va nous remettre en piste pour une nouvelle journée, il faut avoir envie de vivre. Les projets, la curiosité mais surtout l’amour, l’amitié, la vie sociale nous font sourire à la vie.

À Venise, j’aime le spectacle des personnes âgées papotant sur les "campi", franchissant les ponts, grimpant les étages de leurs maisons sans ascenseur, parfois au bras de leur "badante", vaillantes parce qu'entourées et habituées à accomplir elles-mêmes le plus longtemps possible leurs tâches quotidiennes. Ici, les anciens sont respectés, ils sont une source inépuisable d’échanges, de conseils, ils font partie de notre vie et sont de toutes les réunions de famille.
Dans le pays d’où je viens, les plus âgés vivent souvent dans un monde parallèle, s’étiolent, rétrécissent puis meurent faute d’avoir encore leur place dans une société qui les considère comme des poids et voudrait les rendre invisibles.
Depuis des semaines, des millions de personnes de tous âges attendent de sortir de chez elles, de retrouver l’étincelle des matins nouveaux. Lorsque ce jour arrivera, aurons-nous le cœur de demander aux plus âgés d’attendre de longs mois encore pour revoir les êtres aimés, pour renouer avec leurs sorties, leurs habitudes, leurs loisirs, avec tout ce qui leur donne le désir de se lever et de jouir de leur droit inaliénable à vivre ? Oserons-nous prétendre que c’est pour les protéger que nous prenons le risque de les voir s’étioler et s’éteindre comme des petites flammes affaiblies par le chagrin de la solitude et de l’abandon ? Prendrons-nous le risque que la perte de tout désir de vivre tue bien plus que ce virus ? Infantiliserons-nous, priverons-nous de leur libre-arbitre ceux qui nous ont mis au monde puis éduqués, aimés, soutenus ? La vieillesse est aussi un état d’esprit et je connais des octogénaires tellement plus jeunes que certains adolescents blasés !

Un jour nouveau se lève sur la Sérénissime, les mesures de confinement allégées nous redonnent quelque espoir de goûter enfin ce printemps. Pour les plus âgés, la vie se compte parfois en printemps, ceux que l’on a vécu, ceux que l’on vivra encore, ceux que l’on ne verra plus. « C’est dur de mourir au printemps, tu sais… » chantait Jacques Brel. On ne saurait mieux dire.

Venise, 14 avril 2020, 37ème jour de confinement


☐ 10/4/2020

Je vous écris d’une ville au repos. En ce quatrième dimanche de confinement, Venise m’évoque ces maisons de campagne qui, au gré des vacances et des rentrées scolaires, se remplissent et se vident dans un mouvement semblable à celui des marées. Pleines à craquer, bruissantes de vie, elles retombent en quelques heures dans le silence pour abriter la solitude de ceux qui, après avoir assuré l’intendance des vacances, prennent soin de leurs murs et jardins tout le reste de l’année et en assurent la pérennité. Des grands-parents, souvent, qui habitent là où d’autres viennent en vacances.

J’ai toujours admiré la manière dont Venise, en temps ordinaire, parvient à ravitailler sans problème des millions de personnes, à les transporter, à les distraire tout en maintenant impeccables ses « calle » (rues) et « campi » (places). Aujourd’hui désertée et rendue à ses seuls habitants, une poignée d’irréductibles qui ne sauraient vivre loin d’elle, Venise se révèle tout aussi organisée. Aucun problème d’approvisionnement dans les rares commerces encore ouverts, des services qui fonctionnent, tout semble simple… Venise, comme les anges gardiens des maisons de vacances, se remet toujours de ses invasions et se tient prête pour les suivantes.

Mes pensées sont interrompues par un bruit sous ma fenêtre, le premier depuis des heures hormis les cloches qui tournent à intervalles réguliers les pages du temps. Une mouette a plongé dans les eaux désormais si claires du canal et en a remonté un petit crabe. Ses battements d’ailes s’éloignent, le silence retombe. C’est un dimanche après-midi où on ne pourra pas sortir, où on ne pourra voir ni ses enfants ni ses amis, où le printemps cognera au carreau sans qu’on puisse lui crier joyeusement : « Attends-moi, j’arrive ! » Le bonheur de ce dimanche ne peut être trouvé qu’en nous-mêmes, dans une solitude apprivoisée. Ce que nous nommons d’ordinaire solitude, souvent avec crainte ou effroi, est plutôt un sentiment d’exclusion ou d’incompréhension, de non-appartenance à un groupe qui se tient parfois tout près de nous. On peut se sentir tragiquement seul en couple, en famille ou dans une foule. La solitude que nous vivons aujourd’hui est d’une tout autre nature. Elle est celle que nous portons en nous, qui nous est propre et précieuse, car elle nous permet de renouer avec nous-mêmes, de nous questionner, de nous écouter, pour peu que nous nous autorisions à en prendre le temps.

La vie d’avant nous entraînait sans cesse hors de notre monde intérieur, nous détournait de toute velléité d’introspection. Ce temps, nous n’avons plus besoin de permission ou de prétexte pour nous l’accorder aujourd’hui. Il nous est imposé et pour longtemps. Nous sommes libres de nous en faire un ami pour laisser vivre en nous des idées, des désirs, des talents et découvrir, si nous ne le savions déjà, que chacun de nous, loin d’être seul, est en compagnie d’une personne unique et merveilleuse : soi-même.


☐ 8/4/2020

Je vous écris d’un balcon suspendu au-dessus de la Sérénissime. A peine trois mètres carrés, deux citronniers en pots et quelques heures de soleil par jour. De ce perchoir, on ne saisit que des bribes de printemps.

Venise est une ville minérale où chaque arbre est un luxe. C’est dans la lagune, entre les « barene » ou à San Erasmo, que les amoureux de la nature viennent célébrer l’éternelle renaissance de la Terre. Un rendez-vous manqué, cette année, mais sans doute aussi une aubaine pour la faune et la flore de cet éco-système miraculeux et si fragile, bain amniotique dans lequel flotte notre ville et dont dépend sa santé. La lumière et le concert perpétuel des oiseaux seront nos seules compensations.

Trente et un jour, c’est à la fois long et court. Cela semble interminable en l’absence d’échéance tant nous sommes habitués à contrôler et prévoir. Trente et un jour, c’est aussi très court : cela a suffi a beaucoup d’entre nous pour des prises de conscience auxquelles une vie entière n’aurait peut-être pas suffi et dont la moindre n’est pas la nécessité - et le bonheur! - de savourer le moment présent, hier étant passé et demain plus qu’incertain.

Ne plus se déplacer, ou très peu, conduit à affiner sa perception des choses. On me parle souvent de la chance de voir Venise déserte mais, en vérité, je ne la vois que dans un très petit rayon autour de la maison. La place Saint-Marc doit être sublime en ce moment mais je n’y ai pas risqué un orteil depuis des semaines. En revanche, à chaque incursion dans le lacis des « calle » et « rii », j’écoute Venise comme jamais auparavant, l’oreille collée contre son cœur battant. Ce sont des voix, d’abord, de tous âges qui s’échappent par les fenêtres ouvertes. On parle vénitien, italien, parfois « muranese », on chante, on rit. Bruits d’assiettes et de cuisine, bruits d’eau, de bricolage, de jeux d’enfants. Bruits qui racontent des histoires et écartent les murs. Bonne nouvelle : il y a encore des habitants à Venise ! Venise est vivante !

Écouter et respirer. Des parfums de lessive et de pâtisserie circulent dans l’air désormais pur. Quelques effluves de vase nous font froncer le nez. Le soir, c’est l’odeur de la pierre chauffée au soleil qui émerge.

Ce que ce confinement nous prend de liberté et d’insouciance, il nous le rend en acuité. Nous n’avons plus cinq sens mais six ou sept, en éveil, qu’il faudra un jour chercher à nommer. Cette richesse nouvelle allège l’attente, habite le temps, les journées semblent plus courtes.
Il y a un mois, le temps suspendait son vol et nous retenions notre souffle, piaffant d’inquiétude et d’impatience. Ce soir, l’impatience s’émousse, on se sent bien, là maintenant, à observer depuis le balcon le ballet amoureux de deux mouettes sur le canal, au coeur de cette ville millénaire où un jour est à peine plus important qu’un battement de cils. On en oublie notre envie de sortir : ce n’est pas un renoncement mais une conquête.

Venise, 8 avril 2020, 31ème jour de confinement


☐ 5/4/2020

Je vous écris d’une ville au repos. En ce quatrième dimanche de confinement, Venise m’évoque ces maisons de campagne qui, au gré des vacances et des rentrées scolaires, se remplissent et se vident dans un mouvement semblable à celui des marées. Pleines à craquer, bruissantes de vie, elles retombent en quelques heures dans le silence pour abriter la solitude de ceux qui, après avoir assuré l’intendance des vacances, prennent soin de leurs murs et jardins tout le reste de l’année et en assurent la pérennité. Des grands-parents, souvent, qui habitent là où d’autres viennent en vacances.

J’ai toujours admiré la manière dont Venise, en temps ordinaire, parvient à ravitailler sans problème des millions de personnes, à les transporter, à les distraire tout en maintenant impeccables ses « calle » et « campi ». Aujourd’hui désertée et rendue à ses seuls habitants, une poignée d’irréductibles qui ne sauraient vivre loin d’elle, Venise se révèle tout aussi organisée. Aucun problème d’approvisionnement dans les rares commerces encore ouverts, des services qui fonctionnent, tout semble simple… Venise, comme les anges-gardiens des maisons de vacances, se remet toujours de ses invasions et se tient prête pour les suivantes.

Mes pensées sont interrompues par un bruit sous ma fenêtre, le premier depuis des heures hormis les cloches qui tournent à intervalles réguliers les pages du temps. Une mouette a plongé dans les eaux désormais si claires du canal et en a remonté un petit crabe. Ses battements d’ailes s’éloignent, le silence retombe. C’est un dimanche après-midi où on ne pourra pas sortir, où on ne pourra voir ni ses enfants ni ses amis, où le printemps cognera au carreau sans qu’on puisse lui crier joyeusement : « Attends-moi, j’arrive! » Le bonheur de ce dimanche ne peut-être trouvé qu’en nous même, dans une solitude apprivoisée. Ce que nous nommons d’ordinaire solitude, souvent avec crainte ou effroi, est plutôt un sentiment d’exclusion ou d’incompréhension, de non appartenance à un groupe qui se tient parfois tout près de nous. On peut se sentir tragiquement seul en couple, en famille ou dans une foule. La solitude que nous vivons aujourd’hui est d’une toute autre nature. Elle est celle que nous portons en nous, qui nous est propre et précieuse car elle nous permet de renouer avec nous-même, de nous questionner, de nous écouter, pour peu que nous nous autorisions à en prendre le temps. La vie d’avant nous entraînait sans cesse hors de notre monde intérieur, nous détournait de toute velléité d’introspection. Ce temps, nous n’avons plus besoin de permission ou de prétexte pour nous l’accorder aujourd’hui. Il nous est imposé et pour longtemps. Nous sommes libres de nous en faire un ami pour laisser vivre en nous des idées, des désirs, des talents et découvrir, si nous ne le savions déjà, que chacun de nous, loin d’être seul, est en compagnie d’une personne unique et merveilleuse : soi-même.

Venise, 5 avril 2020, 29ème jour de confinement


☐ 31/3/2020

Je vous écris d’une ville où les « spazzini » balayent des rues où plus personne ne passe et sonnent aux portes de chaque maison pour emporter les détritus de nos vies recluses. Où les « badanti » veillent à domicile sur les personnes âgées quand leur propre famille ne peut plus les approcher. Où le marchand de journaux masqué rend la monnaie en pêchant les pièces de monnaie au fond d’une boîte remplie d’alcool et fait la conversation, moment précieux pour qui n’entendra peut-être pas d’autre voix humaine de la journée. Où, à l’entrée Nord de l’hôpital, des soignants pressés croisaient ce matin les hommes qui déchargeaient une cargaison de cercueils…

Au vingt-troisième jour de confinement, les nécessités quotidiennes ont fait le tri entre le futile et le vital, entre la nécessité et l’imposture, rebattant joyeusement les cartes du jeu social. Les fausses valeurs auto-proclamées sont en chute libre tandis que les discrets, les humbles, les indispensables artisans de notre survie de tous les jours sont regardés en héros.
Dans le même temps, pour chacun d’entre nous, les masques tombent. Pas ceux désormais distribués gratuitement mais ceux qui nous permettent d’avancer planqués derrière des fonctions, des titres, des diplômes, des apparences. Ceux qui nous enferment comme autant de rôles que nous nous croyons obligés de jouer aux autres et, plus grave, à nous-mêmes. Au risque de nous perdre, au risque de passer complètement à côté de notre propre vie.

À l’origine, le carnaval de Venise permettait à chaque Vénitien d’effacer son identité sous le masque et de devenir qui il voulait. Aujourd’hui, à l’abri des murs de nos maisons, coupés de toute vie sociale et besoin de représentation, il nous est permis de retrouver notre identité, de devenir qui nous sommes. Il est temps aussi d’être plus justes avec nous-mêmes car reconnus pour ce qui, comptant bien peu hier encore, devient si précieux en ces temps troublés : notre optimisme, notre attention aux autres, nos talents culinaires...

La nuit tombe de nouveau sur la Sérénissime. Pas de sortie, pas de vie sociale, pas de mouvement, ce n’est pas encore ce soir que l’on refera le monde avec les amis en feignant de ne pas le prendre au sérieux. Et ressentir pourtant un sentiment de liberté, puissant, presque effrayant, à contempler par la fenêtre le ciel obscur comme un point d’interrogation sans fin.

Venise, 31 mars 2020, 23ème jour de confinement


☐ 26/3/2020

Je vous écris d’une ville où les chiens promènent les humains et où la farine commence à manquer parce que la pasta a casa est redevenue la première religion du pays !

Venise s’installe dans un silence hors du temps dont elle s’est accommodée si vite qu’on se demande déjà comment c’était avant et comment ce sera après. Puis le vent, hier, est arrivé en bourrasques, faisant claquer les volets, grincer les maisons, clapoter les canaux. On n’entendait que lui lorsque la Marangona, la plus grave des cinq cloches du campanile de San Marco, sonna le partage de la nuit, douze coups pour tourner la page.

Au dix-septième jour de quarantaine, la « spesa » demeure le moment clé de la journée. Dans leur ville toute à eux, les Vénitiens font leurs courses avec le même flegme que lorsqu’ils faisaient la queue devant les épiceries en novembre dernier, de l’eau jusqu’à mi-cuisses, pendant l’acqua grande. Être Vénitien, c’est faire face ! Gémir n’est pas de mise à Venise…

Au marché du Rialto, ce matin, quelque chose a changé. Des maraîchers un peu plus nombreux qu’hier, davantage de poissonniers et un frémissement, un presque rien qui, malgré la prudence et les distances soigneusement respectées, pétille discrètement comme le Prosecco à la surface du verre.
Chez Paola, figure historique du marché, s’exposent toutes les saveurs des jardins de la lagune et d’Italie, des fruits et légumes témoignant de la générosité de la terre et de ceux qui la cultivent. De ceux aussi qui se lèvent tôt le matin pour nous l’apporter. Dans cette abondance et dans l’appétit qui nous conduit ici, je veux voir un signe de vie, obstiné et tenace, comme une rivière souterraine prête à émerger au soleil.

Un débat on ne peut plus sérieux s’engage sur la variété d’aubergine idoine pour la parmigiana. On se tient à trois mètres les uns des autres mais pour un peu on se mettrait tout de suite à cuisiner ensemble ! On entend des rires et cela fait du bien. On avait un peu oublié comment cela sonnait, un rire à Venise.

Universelle comme la musique, la cuisine est partage, plaisir, instinct de vie. Résistance. Et dans cette ville où, toute pollution disparue, les effluves douces ou épicées courent librement les rues, c’est le cœur heureux que l’on rentre chez soi, le panier aux merveilles à bout de bras et la gratitude au cœur. De retour à la maison, dans le secret de nos cuisines, j’aime à penser que la conversation du marché se poursuit et que nous communions au delà des murs, avec ceux qui vont bien comme avec ceux qui souffrent, avec ceux qui nous manquent et qui ne quittent pas nos pensées, dans des gestes simples et essentiels qui sont un hommage à la vie. Andrà tutto bene.

Venise, le 26 mars 2020


☐ 23/3/2020

Hier c’était dimanche. Un dimanche à Venise sans aperitivo sur le campo, sans repas de famille, sans promenade au soleil. Un dimanche sans messe dominicale : ma très pieuse voisine Silvia communie désormais devant un écran d’ordinateur. Un dimanche sans blues du dimanche soir…

Je vous écris d’une ville où les rituels se diluent dans des journées qui n’ont plus tout à fait vingt-quatre heures et où le silence de la journée ressemble de plus en plus à de celui de la nuit.

En 2016, le bio-acousticien Gordon Hempton craignait que le silence ne disparaisse de notre planète dans les dix prochaines années. Effroyable perspective !
À Venise, ce silence retrouvé nous propulse dans un univers inédit. Il n’y a plus à lutter contre les agressions sonores, à se protéger contre les violences auxquelles nous expose le simple fait de vivre, de sortir de chez soi dans un monde ivre de sa propre cacophonie où l’homme, comme un vulgaire clébard, marque son territoire du rugissement de ses moteurs comme de ses abrutissantes musiques à un temps. Je suis convaincue qu’ on ne meurt pas de vieillesse mais d’épuisement, victoire après victoire, défaite après défaite. Après avoir claqué une dernière porte pour se protéger d’un dernier bruit.
« Ecoutez ce silence, il entoure les choses! », disait Rilke.
En détournant sans cesse notre attention, le bruit nous isole bien plus que le silence. Il agit en dictateur, nous empêche de penser, de réfléchir, d’écouter notre bon sens comme notre intelligence. D’écouter notre cœur. Il fait de nous les victimes consentantes d’un monde devenu invivable.

Venise, j’aime à m’en souvenir, est née d’une utopie. Dans le grand silence tombé sur la Sérénissime, le moment est peut-être venu d’inventer de nouvelles utopies. Nous avons des semaines de silence devant nous pour affûter notre intelligence et laisser éclore de nouvelles idées. Hier, par la fenêtre, ma voisine Silvia me faisait part d’un rêve : se débarrasser des monstres flottants qui détruisent Venise et sa lagune en les mettant à la disposition des personnes sans abri dans les ports de pays en guerre. « En plus, ils pourraient lever l’ancre et s’enfuir très vite sans sortir de chez eux quand la situation deviendrait trop dangereuse pour eux! » a-t-elle ajouté. J’ai adoré cette idée. Alors, comme des enfants enfermés et désœuvrés un dimanche après-midi, nous avons commencé à nous lancer des « et si » au-dessus des cordes à linge, à refaire le monde. « Et si Venise retrouvait ses habitants et redevenait un ville normale où il ferait de nouveau bon vivre et travailler, où les jeunes pourraient de nouveau s’installer ? » En quelques minutes, nous avions déjà imaginé une dizaine de solutions, toutes réalisables pour peu qu’on s’autorise à penser un peu hors-cadre !
Nous sommes ce matin des millions à rester enfermés tandis que le monde suspend un instant sa course à l’abîme. Enfermés mais libres d’imaginer autre chose. L’avenir seul dira si c’est une bonne nouvelle.

Venise, 23 mars 2020, 15ème jour de confinement


☐ 20/03/2020

En ce premier jour du printemps, je vous écris d’une ville où le temps n’existe plus. Depuis que les rideaux de fer sont tombés sur tant de boutiques inutiles, Venise retrouve sa physionomie des siècles passés. Il n’est plus besoin de lever les yeux au-dessus de la ligne des magasins pour tenter d’échapper à la pollution visuelle et sonore qui altérait la Sérénissime. L'œil et l’oreille enfin disponibles, on se faufile dans les rues désertes pour rejoindre les quelques magasins d’alimentation qui ont survécu à l’invasion de la pacotille et des marques planétaires qui essaiment comme des métastases, on découvre une Venise nue et vulnérable. Une ville en partie vidée de ses habitants, de ses commerces de proximité, de ses artisans. Une ville en danger. Une ville esseulée mais pas abandonnée.
Aujourd’hui, au douzième jour de confinement, ce sont les Vénitiens et eux seuls qui assurent la survie de leur ville. Derrière les façades cinq fois séculaires de son hôpital où les malades reçoivent soins et attention, dans ses rues toujours propres, dans les magasins où ceux qui achètent prennent soin de ne pas mettre en danger ceux qui prennent le risque de venir travailler… Pour les autres, les jours s’écoulent sans repères, sans horaires, sans vie sociale, on ne nomme plus les jours de la semaine.
Certains sont en train de tout perdre mais personne ne se plaint.
On fera les comptes plus tard et, avec un peu de chance, on parviendra à un juste équilibre entre le trop et le pas assez. Interdire Venise aux visiteurs ne serait pas juste, spolier les Vénitiens de leur ville le serait moins encore.
Les Vénitiens sont des gens courageux et résilients qui affrontent les épreuves avec humour et la certitude qu’ils en sortiront plus forts. Ici, on n’applaudit pas le soir au balcon parce qu’il y a parfois plusieurs rues ou canaux entre deux habitants. Pour la même raison, on ne donne pas de concerts d’une fenêtre à une autre mais certains, à l’improviste, lancent au ciel un Volare ou un air d’opéra. Pour le plaisir ou pour se donner du courage.
Le temps n’existe plus ici car le passé et le présent, dans cette situation si particulière, sont en train de se rejoindre tandis que le futur nous échappe. Etre Vénitien, c’est trouver fièrement mais aussi humblement sa place dans une longue histoire qui a commencé bien avant nous et dont nous ne verrons pas la fin. Au cœur d’une ville inchangée depuis des siècles, s’inscrire dans l’histoire est naturel. C’est aussi une question de survie : Venise est une utopie réalisée puis perpétuée par des hommes qui voulaient vivre bien ensemble. Les racines donnent la confiance pour oser, créer, rêver, être. Invisibles, elles nous rendent bien plus forts que la surface des apparences, l’obsession du paraître ou la consommation compulsive qui nous volent nos vies en nous les faisant vivre en dehors de nous-mêmes. Depuis son isolement, Venise l’éternelle nous donne à méditer sur quelques questions essentielles et si souvent négligées : se réapproprier sa propre vie, s’inscrire dans la continuité du temps, être relié aux autres dans le présent comme dans le passé et le futur, partager la Terre, notre maison commune.

Venise, 20 mars 2020, 12ème jour de confinement


☐ 17/3/2020

Je vous écris d’une ville coupée du monde. Nous vivons ici dans une parfaite solitude qui n’est pas le vide. Nous prêtons chaque jour un peu moins attention à ce que nous ne pouvons plus faire car Venise, en ces jours singuliers, nous ramène à l’essentiel. La nature a repris le dessus. L’eau des canaux est redevenue claire et poissonneuse. Des milliers d’oiseaux se sont installés en ville et le ciel, limpide, n’est plus éraflé par le passage des avions. Dans les rues, à l’heure de la spesa, les Vénitiens sont de nouveau chez eux, entre eux. Ils observent les distances, se parlent de loin mais il semble que se ressoude ces jours-ci une communauté bienveillante que l’on avait crue à jamais diluée dans le vacarme des déferlements touristiques. Le tourisme, beaucoup l’ont voulu, ont cru en vivre, ont tout misé sur lui jusqu’à ce que la manne se retourne contre eux, leur échappe pour passer entre des mains plus cupides et plus grandes, faisant de leur paradis un enfer.
Venise, en ces jours singuliers, m’apparaît comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans un train furieux que nous ne pouvions plus arrêter alors que nous étions si nombreux à crever de ne pouvoir en descendre ! À vouloir autre chose que toutes les merveilles qu’elle avait déjà à leur offrir, les hommes étaient en train de détruire Venise. À confondre l’essentiel et le futile, à ne plus savoir regarder la beauté du monde, l’humanité était en train de courir à sa perte. Je fais le pari que, lorsque nous pourrons de nouveau sortir de nos maisons, aucun Vénitien ne souhaitera retrouver la Venise d’avant. Et j’espère de tout mon cœur que, lorsque le danger sera passé, nous serons nombreux sur cette Terre à refuser de réduire nos existences à des fuites en avant. Nous sommes ce soir des millions à ignorer quand nous retrouverons notre liberté de mouvement. Soyons des millions à prendre la liberté de rêver un autre monde. Nous avons devant nous des semaines, peut-être des mois pour réfléchir à ce qui compte vraiment, à ce qui nous rend heureux.

La nuit tombe sur la Sérénissime. Le silence est absolu. Cela suffit pour l’instant à mon bonheur. Andrà tutto bene.

Venise, 17 mars 2020, 9ème jour de confinement


☐ 15/3/2020

Je vous écris d’une ville convalescente. Hier meurtrie par le tourisme de masse, polluée par les « grandi navi », traumatisée par l’acqua grande de novembre, la Sérénissime reprend son souffle. Délaissée par ses visiteurs dès les premiers soupçons de danger mortel entre ses murs, abandonnée à son sort, Venise a retrouvé sa dignité et il n’aura fallu que deux semaines à ses habitants pour en reprendre possession et en retomber follement amoureux. Deux semaines pour se dire que, tant qu’à être assigné à domicile, autant que ce soit dans la plus belle ville du monde !
Les Vénitiens respectent à la lettre les consignes chaque jour plus restrictives que la prudence, le bon sens et le respect d'autrui leur imposent. Après les musées, les théâtres, les écoles, tout a fermé ici à l’exception des pharmacies et des magasins de nourriture - que personne n’a eu l’inélégance de dévaliser ! Il n'est permis de sortir que pour faire ses courses, travailler ou aller chez le médecin. Les petites promenades de santé sont tolérées mais pas question d’aller voir ses amis. Ici, on peut compter sur le sens des responsabilités de chacun pour ne pas chercher à enfreindre des règles dictées dans l'intérêt de tous. Nous sommes donc bel et bien cloîtrés mais pas prisonniers puisque nous acceptons notre sort. Et puis il y a quelque avantage à vivre ici cette période singulière.Dans son splendide isolement d’aujourd’hui, Venise nous fait redécouvrir les vertus de la lenteur, de l’introspection, de la contemplation. À travers une simple fenêtre, il y a toujours matière ici à s’émerveiller, à redécouvrir et s'attarder sur quelque détail qu'on avait fini par ne plus voir tant la beauté est ici omniprésente et offerte.
Alors que le printemps pointe son nez dans une Venise absolument déserte, nous savons tous que lire au soleil à une terrasse de café ne sera pas possible avant longtemps et qu’il nous faut inventer de nouvelles manières de vivre puisque tout ce qui semblait évident, incontestable, immuable, tout ce que nous tenions imprudemment pour acquis a volé en éclat. Alors que nous courions sans cesse d’une distraction à une autre (loisir, travail, voyage...), pensant déjà à la suivante, nous n'avons plus d'autre choix que de vivre intensément l’instant présent pour trouver notre propre liberté derrière les portes closes de nos maisons.

La nuit descend sur Venise, ma ville de cœur où je me suis toujours sentie à la fois libre et protégée. Par la fenêtre ouverte on n'entend que le silence, luxe suprême de ces jours étranges. Aux façades des palais, des draps peints par les enfants proclament en lettres arc-en-ciel que « Tutto andra bene ». Prenez soin de vous, mes amis.

Arièle Butaux, Venise, 15 mars 2020, 6ème jour de confinement