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☐ 19/7/2022

À l’occasion de l’Inauguration de la Bibliothèque des Dominicains et du Retable d’Issenheim

Supplique pour la préservation de la vie

Lettre ouverte à Monsieur le Président de la République et à tous ceux qui ont une responsabilité civique

Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les Ministres, Députés, Préfets, Maires et Adjoints, chers compatriotes et non compatriotes,

Nous avons assisté en moins de dix jours à Colmar à l’inauguration de deux œuvres magnifiques, résultats exceptionnels d’efforts entrepris collectivement par différentes forces vives, publiques et privées, université, collectivités et État pour préserver et mettre en valeur une bibliothèque qui rassemble des livres anciens exceptionnels dans un bâtiment exceptionnel et une œuvre d’art mondialement reconnue.

Laisser une bibliothèque à la postérité a toujours été dans l’histoire le fait d’hommes et de femmes remarquables. Promouvoir et préserver les œuvres artistiques, le signe de l’éclairement.

Aujourd’hui toutefois, chers élus de toutes charges, mécènes et amateurs de tant de beautés, il est nécessaire de nous interroger : pour qui ces projets sont-ils réalisés ?
Car quel que soit notre plaisir, immense et remarquable pour quelques-uns, d’avoir sauvé et restitué à tous ces trésors visibles à tous ou, plus mesquin pour d’autres, d’avoir la possibilité de se mettre à leur avantage devant leurs pareils et de profiter de quelques moments mondains, il faut se poser cette question :

À quelle postérité laisserons-nous cet héritage ?

Les livres sont merveilleux, ils procurent de grands plaisirs ou moments de réflexion à ceux qui les lisent et c’est bien là qu’ils prennent tout leur sens.

Il en est de même de la musique, des œuvres peintes ou sculptées qui, au-delà des frontières du langage, peuvent toucher chacun.

Mais sans lecteur, le livre est un objet, fait de parchemin, de vélin ou de papier, relié avec du nerf, de la ficelle ou de la colle et recouvert de cuir ou de carton mais c’est un objet mort.

Enfin, sans visiteur ou occupant, un bâtiment est également un monument aux morts, un mausolée.

L’humanité disparue, la politique patrimoniale, qui aura consisté à préserver des objets morts, aura perdu tout son sens.

Et aujourd’hui, c’est bien l’humanité qui est en péril ; on en vient à se demander si ce n’est pas la VIE qu’il faudrait classer au patrimoine universel de l’UNESCO pour que l’on s’intéresse enfin à sa préservation.

Car que fait-on aujourd’hui pour préserver la vie ?

On tue pour ses loisirs

Les trajets en avion sont meurtriers, et l’on peut aujourd’hui, sur un coup de tête, prendre l’avion pour un week-end ou pour des vacances.

Vous avez manqué grandement de courage, Monsieur le Président de la République, en ne prenant aucune de vos responsabilités, en ayant refusé de demander au Parlement que les avions restent au sol alors que vous connaissiez l’impact du trafic aérien. Vous nous sacrifiez et tout cela pourquoi ? Pour être réélu ? Réélu mais pourquoi ? si vous manquez au premier devoir d’un Président qui est d’assurer la sécurité de tous !

Accessoirement, Monsieur le Président de la République, Mesdames et Messieurs les Ministres, s’il est compréhensible que vous preniez l’avion pour négocier et sauver des vies – si tel est le cas – dans les pays en guerre, cela devient inacceptable en revanche lorsqu’il s’agit d’aller vous montrer ici ou là en basse stratégie politicienne ou quand il s’agit d’inaugurer des ouvrages disponibles pour des siècles et qui peuvent bien attendre que vous fassiez le trajet en TGV.

Si vous considérez que les déplacements en train coûtent trop cher en argent du contribuable, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres, pourquoi négliger le coût pour l’environnement ?

Il suffit de vivre à crédit, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres ! À crédit du monde vivant, à crédit sur la vie de nos enfants !

Leur vie vaut mieux que notre argent. Si un trajet coûte trop cher à l’environnement, s’il n’est pas justifié par la nécessité de sauver des vies, il faut y renoncer.

Il faut manquer beaucoup d’humilité pour penser qu’un Président ou un Ministre peut dépenser sans compter l’oxygène qui appartient à tous, accélérer le réchauffement et polluer l’environnement. Il s’agit du bien commun, vous ne pouvez pas le dilapider pour votre seul plaisir. Vos fonctions appellent à mieux que cela. Des comptes vous seront demandés.

On refuse la protection juridique de l’environnement

Monsieur le Président de la République, vous avez refusé de demander l’inscription d’un projet de loi sur l’écocide à l’assemblée et nous comprenons bien pourquoi : on ne vote pas des lois qui pourraient se retourner contre soi.

Toutefois, ce n’est pas à vous de décider si l’écocide est un crime car cela en est un. En 1945, nul n’a eu besoin que la loi reconnaisse que le génocide était un crime pour que ce crime soit condamné.

Monsieur le Président, nous demanderons des comptes, quelles que soient les lois votées car si elles ne le sont pas, nous nous en affranchirons.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres, Députés, Préfets, Maires et Adjoints, ne vous leurrez pas, des comptes seront demandés à tous les élus, directeurs et directrices d’entreprises et actionnaires qui auront pris des décisions ayant pour effet la destruction de la vie sur terre.

Des comptes seront demandés à toutes celles et ceux qui auront voté pour l’utilisation des intrants, des pesticides et autres néonicotinoïdes, à toutes celles et ceux qui auront autorisé les fermes intensives et polluantes, à toutes celles et ceux qui auront étouffé la terre de plastique et de pétrole, à toutes celles et ceux qui auront tué des enfants pour l’exploitation des terres rares nécessaires à produire leur dernier I-phone.

Des comptes seront également demandés à tous ceux qui, sans nécessité vitale, auront pris l’avion.

Et, Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres, Députés et Préfets, des comptes seront demandés en premier lieu à ceux qui pouvaient prendre la décision de les en empêcher mais ne l’ont pas fait.

On ne change aucune de nos habitudes meurtrières

Le GIEC nous donne trois ans pour tout changer et aujourd’hui, les avions continuent de voler, les camions et les cargos suivent leurs routes meurtrières, les voitures continuent à rouler, sans entrave, à coup de subventions électorales et à 130 sur l’autoroute.

La journée sans voiture se tient une fois par an alors que la circulation des voitures et des camions devrait déjà être réduite à sa portion congrue.

La journée sans voiture n’est qu’une vaste plaisanterie, comme la journée de la femme ou du handicap, un symbole, une petite fête que l’on accorde comme un os à un chien pour qu’il oublie son état de chien.

L’évocation de la journée de la femme fait malheureusement écho à l’actualité, Monsieur le Président de la République ! Nous ne pouvons pas accepter que les postes à responsabilité soient occupés par des criminels. Votre indulgence est criminelle.

Cela devrait être tous les jours la journée de la femme, de l’homme, des enfants, de l’eau, de l’air, des plantes et des animaux, cela devrait être tous les jours la journée sans forceur et sans voiture, tous les jours la journée de la joie et de la vie sur terre contre l’homme qui la viole et la machine qui la tue. Enfin, chers compatriotes et non-compatriotes, chacun est responsable de ses actions. Des comptes seront demandés à celles et ceux qui font commerce ou se plaisent à acheter des biens inutiles dont la production et le transport tuent tous les jours des hommes, des femmes et des enfants, à commencer par celles et ceux qui les fabriquent.

On fait sauter le peu de protections des sols agricoles qui existaient encore

Enfin, aujourd’hui, Monsieur le Président de la République, vous et la FNSEA saisissez le prétexte de la guerre et de la famine pour soutenir la production de viande industrielle, autoriser la culture des jachères et garantir l’utilisation des intrants.

En soutenant, à coups de céréales, la production de viande industrielle, vous priverez les hommes des pays dépendants des céréales dont ils ont effectivement besoin.

Par la culture des jachères, non seulement vous poursuivrez le travail de destruction des milieux agricoles engagé depuis les années 1960, mais ce faisant, vous détruirez les derniers îlots un peu préservés qui permettent aux insectes de se ressourcer, de survivre et de polliniser les champs cultivés. Ces insectes survivants qui auront besoin de reconquérir la terre demain pour nous aider à nous nourrir.

En faisant ce choix, vous évitez tous les débats pourtant urgents sur la seule façon de nourrir la planète demain qui sera de renoncer à l’hyper prédation animale, aux monocultures idiotes qui tuent le vivant et de redonner vie aux sols.

En faisant ce choix, vous prenez le risque que nous ne puissions plus nous nourrir dans quelques années.

Il fait déjà chaud et nous avons très peu de temps pour espérer rétablir des sols vivants et garantir à chacun de manger à sa faim.

Faire des intrants votre cheval de bataille, Monsieur le Président, est une vision à très court terme. Ils ne remplaceront jamais les pollinisateurs ; bien au contraire, ils les tuent. Les intrants nécessitent du pétrole pour leur fabrication et ne seront donc pas éternels. En continuant à permettre leur utilisation, vous accélérez la progression du désert et notre chute.

Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres et les Députés, en déclarant la guerre au vivant et aux insectes, vous déclarez la guerre à l’homme. Vous signez notre arrêt de mort.

On détourne notre attention

Et à l’heure où nous sommes, singulièrement, des débats assourdissants portent sur l’âge des retraites !

Focaliser l’attention sur l’âge des retraites permet aux dirigeants de faire diversion et de passer sous le tapis la question de l’espérance de vie de nos enfants.

Car Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs les Ministres et Députés, l’espérance de vie de nos enfants commence à ressembler singulièrement à celle de leurs parents et grands-parents.

Ne soyez pas rassurés par ce constat, car pour la première fois, l’espérance de vie ne se calcule plus
selon l’âge à atteindre mais en nombre d’années restant à vivre.

Et ce chiffre semble devenir le même pour tous.

Nos enfants nous disent qu’ils vont mourir et nous ne les entendons pas

Alors, nous devons vous dire, Mesdames et Messieurs les Président de la République, Ministres, Députés, Préfets, Maires et Adjoints et parents, que nous ne sommes pas à la hauteur et que nos enfants ne sont pas contents de nous.

Nos enfants en ont assez que nous vivions à crédit sur leur vie en détruisant tout.

Alors oui, pour défendre leur vie, aujourd’hui, nos enfants sont en guerre.

En guerre contre vous, Mesdames et Messieurs Président de la République, Ministres, Députés, Préfets, Maires et Adjoints, et parfois même contre nous, leurs parents.

Et ajoutons, Monsieur le Président de la République, qu’il est particulièrement malvenu de votre part de vous en offusquer comme vous le faites chaque fois qu’ils vous interpellent.

Cette guerre, ils ne l’ont pas choisie. Vous les y obligez, nous les y obligeons.

Et nous en avons la certitude, Rousseau, Voltaire, Hugo, Zola, Montaigne, Louise Michel mais aussi Goya, Dix et Grosz se seraient également battus à leurs côtés contre vous, contre nous.

C’est quoi la suite ?

La magnifique bibliothèque des Dominicains et le musée Unterlinden tiendront encore des siècles. Mais pour qui ?

Partout dans le monde, l’activité humaine continue d’être porteuse de mort.

Car tous les jours, des personnes meurent de chaud, de privation d’eau et d’oxygène ou de pollutions meurtrières de l’air, de l’eau et des sols.

Bientôt 75 % de la population mondiale sera exposée régulièrement à des chaleurs mortelles.

Ces chaleurs font mourir les personnes âgées, les adultes et les enfants. Dans les pays lointains comme ici, où des personnes en pleine santé meurent déjà d’arrêt cardiaque ou d’infarctus du fait des canicules.

Près de chez nous, la Méditerranée est en flammes ; en Alsace et dans les Vosges, la forêt se meurt et brûlera bientôt aussi. La nappe phréatique, plus grande réserve d’eau d’Europe est polluée par les résidus industriels et agricoles.

Alors, souhaitons-nous demain, comme dans les publicités pour les voitures électriques, profiter du silence ? D’un silence tel qu’on n’y entendra plus les mouches voler car les insectes auront disparu ?

Sans abeille, l’homme ne pourra pas se nourrir. Sans monde vivant, l’homme sera mort.

Et mort, il ne sera plus là pour lire les livres qui racontent la vie et les peintures qui l’enchantent.

Sans homme vivant, les livres, les arts et la connaissance seront perdus.

Écoutons nos enfants

À quoi bon, chers élus et parents, offrir à nos enfants tant de belles choses en héritage quand, à cette heure, le seul héritage qu’ils nous demandent et qui leur importe, c’est la vie.

À quoi bon les livres qui chantent l’amour et la joie, dans lesquels on raconte les histoires des hommes, des sociétés, des familles, s’il n’y a plus de vie sur terre ?

À quoi bon les livres pour enfants lorsque, eux-mêmes aujourd’hui, ne peuvent plus envisager de prendre la responsabilité d’avoir des enfants ?

Parce qu’avoir des enfants, serait les exposer à la mort, avant même qu’ils aient fini de grandir.

À l’âge qui devrait être celui de l’insouciance et de la fête, nos enfants ne devraient pas être en train de se poser la question de savoir si oui ou non ils auraient souhaité, un jour, avoir des enfants.

À l’âge qui devrait être celui de l’insouciance et de la fête, nous les y avons forcés et tout ce qu’ils nous disent aujourd’hui, c’est qu’ils auraient aimé avoir le choix.